Ti Jacques
Ti Jacques, c’est un grand enfant lui !! Il a neuf ans. Sa peau est brune couleur tamarin, pas comme ses yeux, qui sont bleus comme l’Océan Indien. Quand vous le regardez, vous comprenez pourquoi la Réunion se nomme ainsi. Le brassage de la population a donné, sur la petite surface que représente cette île, toutes sortes de mélanges que, d’habitude, vous trouvez un petit peu partout dans le monde.
Vous savez pourquoi Ti Jacques s’appelle ainsi ?
Ce n’est pas difficile. Le jour ou sa mère l’a mis au monde, toute la famille était en train de manger un bon cari de Jacques.
Maintenant, allons nous inviter dans sa maison.
Pour la trouver il faut aller chercher du côté de Petite-Ile. Un chemin monte à travers les cannes à sucre en direction de la Ravine du Pont. Quand vous voyez un gros néflier, tournez à gauche et vous y serez.
Une tôle rouge recouvre la maison. A l’intérieur il y a quatre pièces. C’est simple mais on y trouve le nécessaire. La chambre des adultes avec une grande natte, deux chambres pour leurs quatre enfants avec des lits piquets (lits fiché en terre par quatre piquets avec une paillasse en toile de jute), le salon pour recevoir les invités avec six chaises du Gol (le Gol est une ville de la Réunion, et ses chaises comprenaient des motifs de bois d’un certain type), une table à manger et une table basse. La cuisine est à l’extérieur de la maison. Sur l’arrière il y a aussi un boucan (petite pièce non accolée à la maison permettant de boucaner, fumer les viandes) avec son ensemble de marmites. C’est simple, mais ce qui sort de là est très appétissant.
Les toilettes –c’est quand même important ces choses là- sont sur le côté. Une fosse de trois mètres sur laquelle sont disposées quatre cinq planches, avec un trou au milieu, trois feuilles de tôle, une porte avec un toit pour couronner le tout. C’est pratique et économique.
Sur l’avant de la maison, des fleurs mettent en valeur la terre. Il y a des lanternes, du safran sauvage, des trompettes d’or, des lianes poc-poc par ci, des mazambrons sauvages par là.
A l’arrière, il y a toutes sortes de comdiments avec des légumes : des chouchous (ou chayotes), des songes, des tomates et surtout de l’ail blanc. On trouve aussi des barbadines, goyaves, goyaviers (considérée comme peste sauvage), un petit pied de letchis, de mangues, de papayes et huit neuf pieds d’ananas.
Dans le fond, un cochon est en train d’engraisser tandis qu’une dizaine de volailles caquettent bruyamment. C’est ça la maison de Ti Jacques.
Allons voir maintenant sa famille.
Son père, Serge, un beau cafre (homme de type africain), travail dans les champs de cannes dix heures par jour. C’est pour cela qu’il est mince comme un bout de bois. Seulement, il ne faut pas le chercher, car ce bout de bois là rend bien les coups. Ce n’est pas facile de gagner de l’argent. Le soir, quand il rentre dans sa maison, il est fier de trouver son petit bout de femme.
Marie-Josie, elle aussi est une cafrine. Ses cheveux sont longs, soyeux et parfumés. Son corps est comme celui de son mari. Sec, ferme aussi. Il n’y a que son ventre qui ne l’est plus trop. Normal, quatre enfants ça laisse quand même des traces.
Elle ne travaille pas. Enfin, elle ne travaille pas dans une exploitation ou une administration, amis dans sa maison il y a de quoi faire quand même. Et pas qu’un peu, je vous le dis !!! Le temps passe quand il s’agit de s’occuper de ses quatre enfants. De bonne heure, avant que tout le monde se lève, elle prépare le repas pour son mari. Ce qu’il préfère ? du riz chauffé avec un œuf dessus sans oublier ses piments oiseaux qu’il va cueillir lui-même dans son champs.
Les enfants se lèvent après.
Augustin est arrivé le premier dans la famille. Avec ses seize ans, il va aider son père dans les cannes. Il ne veut pas faire d’études. Il veut ressembler à son père. Rapide dans les mouvements pour couper la canne, costaud pour la porter, et puis travailleur pour, surtout, économiser comme lui. Il est vrai que son père ne va pas perdre tout ce qu’il a gagné dans la boisson, comme ses amis. Il connaît même une personne qui a perdu sa maison à force de parier dans les combats de coq. Non, non, résolument, il veut amasser un petit pactole pour vivre sans soucis, et ne pas finir dans la rue. Il veut devenir quelqu’un, Augustin.
A treize ans, sa sœur, Mimoz, va encore à l’école. Faire comme Augustin ? Pas question !!! Elle veut être institutrice. Parler le français, avoir deux mois de grandes vacances, de l’argent pour voyager, c’est ce que sa maîtresse fait, c’est ça qu’elle veut faire.
Seulement, quand elle rentre à sa maison, elle a tous ses devoirs à faire. Aussi, il ne faut pas demander comment on écrit ceci en français, comment on calcule cela en mathématiques. Ce n’est pas qu’ils ne veulent pas mais ils n’ont pas fait d’études comme elle. Ce n’était pas obligatoire à l’époque. Ensuite il faut aider sa mère. Prendre le linge, le repasser avec le fer à repasser, préparer le repas… Jusqu’à présent elle arrive à tout faire. Vous savez, ce n’est pas facile pour un petit bout de femme comme elle !!! Mais, vous savez, ce que femme veut, femme obtient.
José, a dix ans, va à l’école. Seulement l’école il l’aime à midi et le soir quand il sort. Les professeurs veulent lui apprendre l’histoire d’autrefois. Pourquoi doit-on apprendre ça alors que c’est passé, c’est fini hein ??? Quand j’ai commencé à marcher, ma famille été contente, mais les gens de Saint-Pierre, Saint-Denis ou même Paris, s’en moquaient non ? Alors pourquoi l’histoire existe ? La Révolution, c’est fait, c’est fini !!! La découverte de la Réunion c’est fait aussi !!! Louis XIV est né en 1638, et moi, je suis né en 1997, et alors ? Ca intéresse les gens ça ? ta ta ta !!!
A quoi cela sert de parler le français alors que nous parlons le créole partout dans l’île ? C’est plus facile. Est-ce qu’en métropole ils apprennent le créole réunionnais ? C’est nul tout ça… Non, moi je parle le créole, je n’aime pas l’école, mais je suis obligé d’y aller. Mais quand j’aurai l’âge d’Augustin, j’irai dans les cannes comme lui.
Comme vous le voyez il fait sa révolution, quand même, à sa façon.
Sept heures. Ti Jacques se lève tellement vite qu’il a failli avoir un étourdissement. Aujourd’hui c’est dimanche. Il est content car toute sa famille va se promener. Sa mère n’a pas eu besoin de le réveiller tellement il était excité. Il y avait longtemps qu’il attendait ça. A ses côtés, José ronflait comme un bœuf. Ti Jacques le regarde. Sa bouche est ouverte. Il pense malicieusement que si un cancrelat passait par là il croirait que ce serait sa maison.
Ti Jacques s’approche de l’oreille de son frère et dit doucement « Hé, José, lève toi, l’heure de l’école est arrivée »
José, que le sommeil écrase encore, lui répond : « Laisse-moi, le professeur m’attendra bien !!! », et il tire sa couverture sur lui.
« Justement, il est là avec maman maintenant » répond Ti Jacques.
José, comme un ressort, a sauté par-dessus son lit, a mis ses tongs pour vite aller se laver la figure dans la cuisine. Arrivé là-bas, il voit son père qui le regarde.
« Que se passe-t’il ? Un moustique t’a piqué ? », et il éclate de rire.
José a compris, mais trop tard. Il répète souvent qu’un jour lui aussi il rendra la monnaie de sa pièce à Ti Jacques. Seulement, il a trop la paresse de se lever avant lui.
Avec tout ce bruit, Mimoz et Augustin se sont réveillés. Dehors, la chaleur commence à se faire sentir, aussi on va aller dans les hauts (de l’île).
Ce que Ti Jacques aime par-dessus tout : la nature. Plus tard il veut être ornithologue.
Le soir quand le soleil se couche, il regarde les geckos (lézard vivant dans les habitations faisant office de chasseurs d’insectes) dans sa maison essayant d’attraper les papillons de nuit sur le plafond. Le gecko s’approche, rapidement, puis stoppe net. Il attend un peu et il recommence, rapidement puis il s’arrête. Il se met en position pour attraper l’insecte. Soudain, il baisse sa tête, son pas devient très lent. Il ne bouge plus. En un éclair il attrape le papillon. Les ailes dépassent de la gueule du gecko, et ses yeux se ferment pendant qu’il mange. Mais ce que Ti Jacques aime c’est le chant que le mâle fait pour attirer la femelle. C’est comme si quelqu’un tapait avec deux galets.
Un jour il a trouvé cinq œufs dans la serrure d’une porte. Avec précaution, il les avait pris, les avait mis dans une boîte en fer blanc qu’il avait trouée avant ça. A l’intérieur, il avait mis de l’herbe. Sur cinq, trois sont nés. Aussitôt, le soir, il les a fait sortir. Maintenant une famille supplémentaire vivait dans sa maison.
Dans la cuisine, une bonne odeur d’ambrocales (riz et haricots au safran) flottait dans l’air. Serge préparait un rougail piments. Ca réveillerait un mort ça… Ce piment là, sur une échelle de dix, la force serait de vingt !!! Maman prépare aussi un carry de saucisses pays (saucisses fumées). C’est un jour de fête ça.
Elle a préparé deux tantes (sacs en feuilles tressées). La grande pour mettre la nourriture, la petite, pour les assiettes et les fourchettes et la nappe brodée. Ca se sont les parents qui le prennent. Les enfants ont chacun leur soubique (sac à dos en feuilles tressées).
Tantes, soubiques, c’est elle qui les a faites. Elle se débrouille bien. Si un jour l’argent venait à manquer, elle pourrait ouvrir une boutique. Sa sœur, du côté de Saint-Philippe, a beaucoup de Vacoa. Si Marie-Josie en a besoin, elle demande. Ca a toujours été ainsi. L’entraide et la débrouille arrange tout le monde.
Huit heures. Toute la famille a pris son petit déjeuner. Comme c’est un peu loin, on prend un bus jaune pour monter à la Plaine des Grègues. C’est très rare pour nous, aussi nous sommes contents.
Sur le chemin, Ti Jacques aime voir les champs de vétiver, géranium et safran pays, enfin, le curcuma si vous préférez. Les deux premiers sont utilisés dans les bases de parfums que nous n’arriverons jamais à nous acheter, quand au safran, on l’utilise souvent dans les carry. Mais quand on tousse, maman nous en met en cataplasme sur la poitrine. C’est la médecine d’autrefois ça.
Arrivé sur place, l’air est plus frais. Nous marchons un peu pour aller du côté de la Rivière des Remparts. Une petite brise nous accueille. La vue vaut le coup d’œil. Augustin, José et Mimoz posent leurs soubiques pour s’amuser.
Ti Jacques est plus calme. Il commence à regarder dans les arbres. Un groupe de Bec-roses est en train de chanter. C’est doux à écouter. Seulement ils se déplacent rapidement. Plus haut, un Cardinal mal est là, avec sa robe rouge éclatante. Il appelle sa femelle, brun verdâtre, avec une longue trille (son chant). Plus loin il voit Serge et Marie-Josie en train de poser la nappe. Le dimanche est un jour pour se retrouver. Remarquez, nous ne sommes pas tout seuls. Un couple est arrivé avec une vieille petite voiture. Il n’arrête pas de s’embrasser. Hé ho, pense Ti Jacques, il y a des enfants ici. Allez faire ça dans votre maison. Vous pouvez vous aimer sans faire une démonstration.
Ti Jacques monte un peu plus haut car il entend un petit ruisseau couler non loin de là. Il sait que là il y a des chevaquines (crevettes). Mais essayez de les attraper !!! Ce sont de vraies fusées sous-marines ça. A peine vous en voyez une qu’elle n’est plus là. Au moins une chose est sûre, tant qu’il y aura des chevaquines il n’y aura pas de pollution comme dans les Bas (de l’île). La pollution. Ca Ti Jacques n’aime pas. Il ne comprend pas les adultes. Dans sa famille on a toujours appris à mettre les déchets dans une poubelle !!! Pourquoi ailleurs on ne le fait pas ?
Quand vous vous promenez dans la forêt, il y a des sacs plastiques, quand vous allez au bord de l’océan, il y a des sacs plastiques, des papiers gras et totu ce que l’homme peut y amener. On trouve même des voitures cassées ou des réfrigérateurs dans les ravines (lits de rivières secs qui se remplissent à la saison des pluies). Ce n’est pas normal ça. Comment vous voulez vivre dans une petite île si tout le monde la transforme en poubelle ? Après on dit, c’est sale ici, n’y allez pas, allez plutôt de ce côté-là.
La contradiction, c’est ça le propre de l’homme.
« Ti Jacques, ti Jacques, viens donc, allons manger !!! »
C’était sa mère qui l’appelait. Justement, son ventre commençait à crier famine. Il commence à descendre à côté de l’endroit où son repas l’attendait, quand le son de la musique l’attira. Sur la gauche il y avait neuf lycéens qui étaient en train de jouer du maloya. L’un avait un « rouleur », l’autre un « cayamb », une fille avait un « triangle » et un quatrième joué au « piqueur ». Les autres dansaient. Ca ça met l’ambiance ça, pense Ti Jacques. Il aime entendre cette musique lancinante. Son professeur lui a dit qu’au temps des esclaves, ceux-ci jouaient du maloya tard le soir pour oublier la fatigue de la journée. Ca amusait les propriétaires blancs. Il y a même des esclaves qui étaient plus intelligents encore. Pendant que les gens jouaient du maloya, ils faisaient de la lutte en dansant. On appelait ça la moringue. A l’époque c’était strictement interdit. Vous pensez !!! Apprendre à combattre alors qu’ils ne sont que des animaux ? Inimaginable !!! C’est pour cela qu’ils en profitaient pour le faire en dansant. Plus tard ils s’en sont servis pour lutter. Une date est restée : le vingt décembre.
Arrivés avec son père et sa mère, ti Jacques s’assieds. Augustin, Mimoz et José ont déjà commencé. Une chose est sûre, si José apprenait aussi bien qu’il était en train de manger, c’est sûr il serait le premier. Je ne sais pas comment son estomac est fait, mais je peux vous dire qu’il y a de la place. Pourtant il n’est pas gros. Maman dit que c’est la croissance. Un ventre sur pattes je vous dis moi !!!
Dans le plat il y a du riz blanc. Ca se mangerait pur tellement c’est bon ça. Deux autres plats sont posés à côté , un avec des ambrocales, l’autre avec du carry de saucisses. Ah les saucisses fumées !! C’est bon ça !!! Maman prend du temps pour le faire, mais vous savez, trois heures pour le préparer, trois minutes pour l’avaler.
Pendant que nous mangeons, l’ambiance d’à-côté monte. Des personnes ce sont rassemblées pour regarder les joueurs. Il y a même deux trois personnes qui dansent. En métropole on ne trouve pas ça. Papa et maman en profitent. Ils rigolent bien. C’est rare de les voir comme ça, réunis. Aujourd’hui c’est une journée de détente.
Ti Jacques aperçoit, haut dans le ciel, un oiseau tout blanc avec sa longue plume sur le derrière. Du premier coup d’œil il reconnaît un paille-en-queue. Ils font leur nid dans les falaises sur le bord de la mer. Ce n’est pas souvent qu’on en trouve un à l’intérieur des terres comme ça. Il y a même certaines fois où on le trouve dans les cirques de Salazie, Mafate ou Cilaos. Autrefois il était vraiment très pourchassé, mais maintenant c’est une espèce protégée.
Ti Jacques n’aime pas la chasse. Aussi il est content quand une espèce d’animaux devient protégée. C’est comme le tang (espèce de hérisson). Quand je pense que les gens le mangent. Pourtant il chasse les escargots et les insectes. C’est sûr que si vous envoyez un chien pour l’attraper c’est plus facile. Enfin, la vie est ainsi faite. Jusqu’à cinq heures de l’après-midi on a joué. Tout y est passé. On a joué aux billes, aux capsules. Avec les noyaux des letchis on a fait des toupies. Après, on s’est caché dans les bois. La journée est vite passée.
Papa et maman nous appelle pour qu’on les aide à ranger toutes les affaires. Ca y est. On est prêt. Chacun prend qui sa tante, qui sa soubique. Nous descendons pour aller dans le bus jaune. Arrivé à la maison, sur le coup de cinq heures trente, le soleil commence à faiblir. Il entame sa descente dans l’océan pour laisser place à la lune.
Six heures. Dehors la nuit est noire. Mais quand je dis noire, c’est vraiment noire. On n’y voit plus rien. En revanche si vous regardez dans le ciel, là le spectacle est superbe. Les étoiles illuminent le ciel. Souvent , le soir, Mimoz, José, Augustin et moi le regardons. Comme nous n’avons pas la télévision, on imagine beaucoup de choses. Des hommes de l’espace, des voyageurs. Le rêve fait vivre.
« Les enfants, les enfants, allez au lit !!! » crie maman.
Nous nous levons tous ensemble pour aller le plus rapidement embrasser nos parents. Augustin et Mimoz vont dans leur
chambre. Tous deux se chamaillent un peu et puis plus rien.
José et moi faisons de même. Sitôt couché je demande à José :
« C’était une superbe journée, non ??? »
Il me répond :
« C’est vrai. Il y a longtemps que je ne m’étais pas amusé comme ça ! »
« Pourvu que dimanche prochain on se promène de nouveau ? Bonne nuit José ! »
« Bonne nuit Jacques »
De bon matin, six heures exactement, maman nous réveille. Vous savez, depuis au moins cinq heures elle est levée pour arrangé ses cheveux avec du parfum dessus. Ce parfum là est délicat. Dehors il fait froid. Le soleil montre son nez. Il a fini de se cacher avec la lune. Ce que nous aimons le matin c’est le riz sosso (riz cuit dans beaucoup d’eau). C’est délicieux ça !!!
Nous préparons nos soubiques. Deux trois cahiers, un stylo, un crayon papier et le repas. Heureusement notre terrain donne des fruits et des légumes.
A sept heures nous allons à l’école. En sortant de la maison, nous longeons un champs de cannes. Il y a des copains qui travaillent avec leurs parents pour gagner beaucoup d’argent. Ca, nos parents ne le veulent pas. Ils ont souffert quand ils étaient jeunes, aussi, ils ne veulent pas nous faire revivre tout cela. Ils nous disent, tout le monde peut utiliser ses bras et ses jambes pour travailler. Mais si la tête est vide, vous n’arriverez pas à aller plus haut. Vous resterez toujours dans les champs.
Au loin, devant l’école, les enfants chahutent. Il y a toujours des groupes. Les garçons d’un côté, les filles de l’autre.
Il y a des garçons qui se retrouvent comme si cela faisait longtemps qu’ils s’étaient quittés. D’autres montrent leurs muscles pour faire le beau. D’autres encore vont voir les pionnes. Toujours les mêmes dans les jupons. Les filles quant à elles montrent leurs dentelles que leurs mères leur ont achetées le samedi. Elles racontent ce qu’elles ont fait ces deux derniers jours. Certaines sont allées dans les Hauts pour se rafraîchir, d’autres ont vu leurs petits copains, d’autres encore sont restées dans leur maison… pour aider leurs parents, la majorité sont dans ce cas.
Sept heures et demie, la cloche sonne. Tous les élèves sont là mais les paroles cessent d’un coup. Seuls les Martins (oiseaux de la taille d’un merle) sont en train de chamailler.
Pourquoi ce silence ? Vous vous demandez pourquoi ? Je vais vous le dire. Il n’y a qu’un seul moment ou tout bruit s’arrête. Un homme, sans parler, arrive à calmer toute l’école. Monsieur le Directeur. C’est un homme respecté ça. Quand il parle il est ferme.
Nous nous sommes les élèves des professeurs, mais les professeurs sont les élèves du Directeur. Aujourd’hui il est là pour voir si tout est normal. Il nous regarde sans parler, les bras croisés. Les élèves se mettent en rang par classe. Le professeur vient nous chercher. Chacun rentre dans sa classe. Monsieur le Directeur, toujours sans parler, rentre dans son bureau.
La matinée est passée. A onze heures et demie beaucoup d’enfants vont à la cantine, certains vont manger sous le préau ce que leurs parents leur ont préparé et
seulement deux ou trois vont manger à leur maison.
José, Mimoz et Ti Jacques vont sous le préau. Ils mangent ce que leur maman leur a préparé. Elle a mis dans une boîte en fer blanc des ambrocales avec du riz. De plus, sur le côté, il y a le
fameux rougail piment. Ici, à la Réunion, les enfants, depuis qu’ils sont petits, sont habitués. Mais donnez ça à un zoreil (métropolitain) !!! Une seconde plus tard, soit il tombe raide,
soit il a bu tout l’étang de Saint-Paul. Pour le dessert, maman a fait un gâteau de patates. Ca tient bien l’estomac comme elle dit jusqu’à tard le soir, et ça, je vous le dit, c’est vrai.
A 13h30, les cours reprennent jusqu’à 16h30. Ce que nous faisons est vraiment intéressant, mais quand même, l’après-midi, la chaleur nous écrase. En plus qu’on est en pleine digestion. Alors il ne faut pas trop nous en demander. Il y en a même, sur le coup de 14h, qui ont les yeux fermés. Alors, de temps en temps, quand il n’y a pas d’abeilles pour nous distraire, on voit un bout de craie qui est en train de voler à travers la classe. L’enfant qui reçoit ça saute sur place et tout le monde éclate de rire.
Le soir, quand nous rentrons à la maison, on est fatigué de notre journée. Mais on est content de se retrouver dehors, on s’amuse avec nos copains, on court partout. Sur le chemin il y a un nèflier dans le virage. On en profite pour en prendre deux ou trois, ce qui ne plaît pas au propriétaire qui a mis sur son terrain une pancarte :
« Les personnes qui cueillent (sans autorisation) les plombs les cueilleront aussi »
Mais tout le monde ici sait que le propriétaire qui habite là n’a pas de fusil. Enfin, on fait quand même attention, et, à tour de rôle, il y en a un qui surveille s’il ne sort pas.
Arrivé chez nous, nous embrassons notre mère. Ensuite nous allons faire nos devoirs. Serge n’est pas encore là. C’est pour cela que Marie-Josée prépare tout afin qu’il se repose.
C’est ça mon quotidien, ma vie, et j’aime ça. Plus tard, que je serai grand, je raconterai cette histoire à mes enfants. J’espère que leur enfance sera aussi joyeuse que la nôtre. On est pauvre, c’est vrai, mais on arrive à nous amuser avec rien. Vous voyez, chacun envie toujours la personne qui possède des choses plus belles, plus luxueuses que ce qu’elle a. Que vous soyez en bas ou en haut de l’échelle c’est pareil. Alors, un conseil, ne vous compliquez pas, restez naturel. Le monde matériel n’est qu’une façade. Le plus important c’est ce que vous avez dans votre tête et dans votre cœur.
Ni artrouv',
Moukatali
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